Scène 27

Scène 27
Septembre 1942, Toulouse Musique



Louise : Jacques est mort.

Lucie recula d'un pas.

Lucie : (avec une voix faible) Quoi ?

Son ventre se contracta.

Lucie : Il est...

Elle s'arrêta en plein milieu de sa phrase pour regarder Louise, presque suppliante.

Louise : Je suis désolée, Lucie...

Louise s'approcha d'un pas mais Lucie recula encore.

Lucie : Je...Il faut que j'y aille.

Et sans un autre regard, la jeune fille s'en fût. Elle sortit de la maison et attrapa sa bicyclette. Elle pédala encore et encore pendant ce qui lui sembla être des heures entières. Elle n'arrivait pas à réfléchir tant elle était en colère. Contre Philipp. Contre les Allemands. Et contre tous ces français. Ceux qui ne disaient rien et qui se contentaient d'acquiescer à l'horreur et à la mort. Mais le pire était la colère qu'elle éprouvait contre elle-même, le mépris qu'elle ressentait à son propre égard. Être amoureuse d'un des leurs, d'un Boche...Amoureuse. Elle sentit la honte lui monter aux joues. Et Jacques...Il ne pouvait pas...Pas lui. Pas comme ça. Plongée dans sa douleur, elle ne vit pas la berline qui arrivait de l'autre côté de la route et qui manqua de la renverser. Elle voulut s'arrêter dérapa sur le côté. L'auto se stoppa tandis que Lucie tentait de se relever tant bien que mal, complètement déboussolée. Un homme en uniforme vert sortit de la voiture et s'approcha de la jeune fille. Celle-ci avait les yeux dans le vague et le vit à peine.

L'homme : Vous allez bien, mademoiselle ?

Lucie tourna la tête et réprima une grimace. Il avait les mêmes yeux que Philipp, le même accent. Le même uniforme. Elle ne put répondre et se contenta d'hocher la tête, un air hébété fixé au visage. Il l'observa un instant, lui demanda ses papiers. Elle lui tendit les faux que son père avait fait faire quelques temps auparavant. « Pas la peine de prendre des risques inutiles. » Avait-il déclaré.

L'homme : (En souriant.) Tenez, Marguerite.

Lucie se saisit des papiers sans adresser un regard à l'Allemand. Celui-ci remonta bientôt dans sa berline noire. Après s'être assurée qu'il ne pouvait plus la voir, Lucie s'effondra sur la route et se laissa pleurer. Malgré ce qu'elle s'était promis. Elle avait cru pouvoir tout surmonter. Après l'arrestation de sa mère, elle s'était répétée qu'elle était forte, que plus rien ne pourrait l'atteindre. Ils lui avaient déjà tellement pris...Mais c'était faux, elle n'était pas forte. Du moins, elle ne l'était plus. Elle avait trop mal. Elle avait trop souffert, trop gardé pour elle, trop renoncé à ses valeurs. Elle avait tiré sur des hommes, bon sang ! Dernièrement, elle avait ressenti des sentiments qu'elle ne connaissait pas et qu'elle ignorait pouvoir éprouver un jour avec une telle puissance. De la haine, d'abord. À un degré étouffant. De l'amour, du désir, de l'espoir, de l'abandon. Mais à présent, elle se sentait atrocement vide. Il n'y avait plus d'espoir. Jacques était mort. Il ne reviendrait pas. Elle ne le verrait plus sourire. Et, pire, il ne lui enverrait plus ses regards pleins de confiance en l'avenir. Il n'embrasserait plus Marie dans un rire étouffé. Lucie se releva brusquement, soudain lucie.

Lucie : (En s'essuyant les joues.) Marie...


# Posté le mercredi 24 septembre 2008 10:29

Scène 28

Scène 28
Septembre 1942, Toulouse. Musique

Philipp retourna à pied jusqu'à chez lui. Il ne savait plus quoi penser. Elle était là, celle qu'il avait attendu toute sa vie. Mais ils ne pouvaient pas s'aimer. Ils savaient parfaitement que cette guerre était fondée sur des principes débiles. Il savait que si ça n'avait tenu qu'à lui, elle n'aurait jamais eu lieu. Mais voilà. Ils étaient en guerre l'un contre l'autre et devaient se détester, s'entretuer. C'était peine perdue ; depuis qu'il avait vu son visage, ses yeux, il savait qu'il ne pourrait que l'aimer, la protéger. Il aurait tellement voulu l'éloigner de ces massacres, l'en protéger, conserver son innocence. Il se sentait si impuissant. Il poussa la porte de sa maison et alla directement allumer une cigarette qu'il fuma dans une pièce aménagée en bibliothèque. Il laissa les volets fermés et s'entoura de solitude. De solitude à en crever. Il redoutait plus que tout de blesser Lucie. Il savait qu'il pouvait la faire souffrir. En la trahissant, en dénonçant un de ses amis. Il n'avait qu'un mot à dire et il ne la reverrai jamais. Il ne risquerait plus de la blesser. Mais, il ne supporterait pas la vie sans elle. Même s'il ne la connaissait que depuis quelques mois. Il ne pourrait supporter de la savoir éloigné. Il était égoïste et il s'en voulait. Elle avait changé sa vie. Elle était passée de médiocre à intense. Avec elle, il écrivait une nouvelle page de son histoire, la meilleure, la plus belle, celle qui resterait toujours et celle qui lui rappelait que toutes les autres valaient la peine d'être vécues si c'était pour arriver à ce point. Pour arriver à elle, à la partie de son âme qui avait toujours manqué.
Philipp revit le visage de ses parents, de son frère. Une mère trop occupée par ses amants, un père trop absent, un frère trop parfait. Des allemands remarquables. Des soldats remarquables. Des nazis remarquables. Ceux qu'ils tentaient tant bien que mal d'imiter, d'impressionner. Ceux à qui il voulait plaire. Être leur fierté, au moins une fois. Juste une fois. Et lui, coincé, entre son rêve de liberté et sa volonté d'être aimé. Vingt ans d'une vie insipide pour arriver enfin à cet instant parfait. Cet instant où pour la première fois, il avait senti qu'il était aimé. Et par un mot, un geste, un regard, tout avait disparu. Elle était partie. Et il était resté seul. Retour à la case départ. Une fois encore, empêtré dans sa solitude.

# Posté le lundi 08 décembre 2008 15:30

Scène 29

Scène 29
Septembre 1942, Toulouse. Musique.


Lucie entra précipitamment dans la grande maison. L'obscurité régnait. Elle monta les escaliers quatre à quatre, bloquant le passage à tous les souvenirs de Jacques qui affluaient dans son esprit. Elle bouscula les portes sans même s'en rendre compte. Marie...Où était-elle ? Comment allait-elle ? Quelle question...Mal, évidemment. Elle entra dans la chambre et reconnu enfin la silhouette de son amie, accroupie dans un angle de la pièce, les épaules frémissant au rythme de ses sanglots. Lucie s'approcha doucement de Marie et s'assis à côté d'elle. Celle-ci releva le visage et observa Lucie, le regard vide. La brune posa sa main sur le genou de son amie. Un sourire se dessina sur le visage de Marie. Elle leva les yeux vers Lucie et caressa la joue de celle-ci. Lucie se laissa faire, surprise. Le sourire de la blonde disparut aussi vite qu'il était arrivé et elle repoussa violemment la main de Lucie. Elle se leva et dansa. D'une danse extrêmement lente et sensuelle. Ses cheveux volaient doucement autour d'elle, comme des filaments d'étoiles tombés du ciel. Lucie ne savait que dire, ni que faire ; elle se contentait d'observer son amie. Celle-ci s'arrêta brusquement.

Marie : (voix douce) Qu'est-ce que tu veux Lucie ?
Lucie : T'aider, Marie. Je sais que ça doit être dur pour toi mais...
Marie : (grinçante) Tu ne sais rien.
Lucie : Marie...


Marie éclata d'un rire rauque et fusilla la brune du regard. Elle se dirigea vers une table de nuit et en sortit une bouteille en verre, remplie à moitié. Elle la porta à ses lèvres et en bu plusieurs gorgées. Elle s'essuya ensuite la bouche du revers de la main avant de tituber quelques peu.

Marie : Tu ne sais rien, Lucie.

Lucie ne répondit rien. Elle ne comprenait pas. Elle savait que Marie était extrêmement blessée mais elle ignorait ce qu'elle ressentait vraiment.

Marie : Sors de chez moi. Tu n'as rien à faire ici. C'est à cause de toi qu'il est mort.
Lucie : Quoi ? Marie...
Marie : (Augmentant le volume de sa voix.) Dégages ! Vas-t-en ! Dégages...
Lucie : Je ne m'en irais pas. Pas tant que tu iras mieux.
Marie : Sors, putain ! Je ne veux voir personne. Ni toi, ni personne.


Lucie s'approcha de Marie pour tenter d la calmer mais celle-ci la frappa à l'aide de la bouteille d'alcool qu'elle tenait à la main et qui se brisa sur le sol.

Marie : (Hurlant) Laisses-moi ! Maintenant, pars !

Sa voix était couverte de sanglots et Lucie ne savait comment réagir.

Marie : Pars, je te dis ! C'est de ta faute, de votre faute. Barres-toi !

Lucie ne voulait pas laisser son amie dans une telle détresse mais elle ne voyait pas comment la réconforter. Elle sentait que Marie avait besoin de solitude.

Lucie : Tu n'es pas seule. Je reviendrais.
Marie : Je ne veux pas que tu reviennes.


Lucie secoua la tête pendant que Marie se laissait glisser contre le mur.

Lucie : Ce n'est pas comme si je te laissais le choix.





# Posté le mercredi 17 décembre 2008 07:09